Affaire Kouchner et la chute d'un journaliste

Publié le par Ali




http://jeanbeatles.blogspot.com/2009/02/la-chute-dun-journaliste.html


La chute d'un journaliste



"On peut questionner sans mettre en question"
(Pierre Bourdieu, Arrêt sur Images, janvier 1996)
"Les bras m'en tombent"
(Angie Dickinson/Evelyne Grandjean, La Classe Américaine, 1994)

On ne peut pas vivre éternellement sur une réputation usurpée. Telle semble être la morale des mésaventures actuelles de notre ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner. C'est peut-être aussi ce qui arrive aujourd'hui au journaliste Daniel Schneidermann. De ses atermoiement estivaux lors de l'affaire Siné à sa sortie de route de vendredi dernier sur l'affaire Péan/Kouchner, la dernière couche de vernis critique vient de craquer. Retour sur huit mois décisifs dans la carrière de l'ex-vigie du P.A.F.

Quand Daniel Schneidermann amuse la galerie

Lors de la parodie de procès de Bernard Kouchner devant le tribunal des condamnés d'avance en décembre dernier(1), les auditeurs les plus attentifs ont peut-être remarqué la présence de Daniel Schneidermann à la barre des témoins.
Celle-ci était surprenante à plus d'un titre. D'abord parce qu'on ignorait l'érudition de l'animateur d'@SI.net sur le sujet(2). Ensuite parce qu'il ne s'est jamais particulièrement distingué par les passerelles tendues vers les autres émissions un peu critiques en général et celle de Daniel Mermet en particulier. Il a au contraire davantage cherché à faire le vide autour de lui.
Daniel Schneidermann avait récité son texte avec application ; son intervention ne restera ni comme un grand moment comique ni comme un brulot envers le ministre des affaires étrangères (contrairement à celles de Jean Bricmont, Marc-Antoine Pérouse de Montclos ou encore Xavier Harel pour ne citer qu'eux), mais elle n'aura au moins pas fait sombrer l'assistance dans une profonde léthargie. D'ailleurs, on peut se demander si sa participation servait la cause de l'émission ou la sienne, un peu de publicité pour son entreprise en faisant le malin à la radio n'étant pas à négliger, surtout en pleine période de renouvellement des premiers abonnés du site payant.
Après un tel fait d'armes, c'est donc peu dire que le soutien (involontaire ?) que vient d'apporter Daniel Schneidermann à Bernard Kouchner dans le dernier numéro d'Arrêt sur Images est assez inattendu...

Le retour du fils de la revanche de l'Antisémite©

Revenons d'abord sur le contexte.
Le jour même de la parution du dernier livre de Pierre Péan "Le monde selon K", Jean-Glavany, député socialiste demande au ministre des affaires étrangères de réagir lors de la séance de questions au gouvernement à l'Assemblée Nationale. Bernard Kouchner se drape avec un peu moins d'emphase que d'ordinaire dans ses habits d'indignation, mais porte le débat sur un sujet désormais tristement habituel : l'antisémitisme(3).
La méthode est cousue de fil blanc : frapper du sceau de l'infamie un contradicteur gênant pour le griller à vie, l'obligeant à se justifier et détournant ainsi l'attention du public sur le fond de son propos. Dans la foulée du "French Doctor", quelques éditorialistes coutumiers du fait lui emboitent le pas. Pour le moment, certains manquent à l'appel. Certains. Mais pas Daniel Schneidermann.

Un précédent estival

On se souvient de sa saillie lorsqu'éclate "l'affaire Siné" à l'été 2008, jugeant les propos du dessinateur "incontestablement antisémites". Mais comme il faut toujours que notre homme se distingue, et pour ne pas donner l'impression d'hurler avec les loups(4), il tempère immédiatement, estimant que le crime le plus grave du vieil anarchiste est de ne pas l'avoir fait rire. De fait, Daniel Schneidermann s'en tire à bon compte et son patronyme ne figurera jamais aux côtés de ceux de Philippe Val, Bernard (Henri) Lévy, Alexandre Adler... Il est vrai que son "rayonnement" en tant qu'éditorialiste est bien moindre que celui des pré-cités.
Lorsque la farce revient à la face de ceux qui l'ont déclenchée, @SI sent le vent tourner. Le site consacre un dossier spécial à l'affaire, puis Daniel Schneidermann invite le vieux Bob sur son plateau pour une sympathique promotion de son "Siné Hebdo" ; Dans Libération, il commet "L'ascension d'un journaliste", un papier rageur sur Claude Askolovitch, l'instigateur de cette pantalonnade.
Bien entendu, les aigris et les jaloux comme moi ont toujours mis en doute la sincérité de "l'homme chauve-souris"(4) au costume réversible. Il semble bien que ceux-ci étaient dans le vrai, et c'est Daniel Schneidermann himself qui va leur en apporter la preuve.

La preuve par l'absurde.

Soucieux de coller à l'actualité, surtout lorsqu'elle fleure bon le "buzz dans la blogosphère", celui-ci accueille Pierre Péan, l'auteur du livre polémique, sur le plateau d'Arrêt sur Images le vendredi 6 février. Le chef d'entreprise connaît bien les écrits de Pierre Péan : c'est grâce à lui qu'il a découvert les pratiques douteuses des patrons du journal qui l'employait depuis 24 ans(5).

Kouchner : Péan parle, et quitte le plateau d'@si
Vidéo envoyée par 
asi

 

Comme on le voit dans la vidéo(6) , la question initiale sur l'expression "cosmopolite" employée par Pierre Péan dans son livre (mais pas à l'endroit de Bernard Kouchner, faut-il le préciser...) est parfaitement justifiée, dès lors qu'elle a déclenché une polémique. Mais le malaise s'installe très vite : le présentateur coupe la parole de son interlocuteur à plusieurs reprises ; celui-ci peine à trouver ses mots, sans doute parce qu'il se retrouve dans "une position d'accusé" assez inattendue. Plus encore, Daniel Schneidermann donne la leçon plusieurs fois à Pierre Péan(7), évoque d'anciennes accusations d'antisémitisme... On a alors largement dévié du sujet du bouquin, son auteur, sur la sellette, étant sommé de s'expliquer sur son antisémitisme supposé(8).
Un nouveau palier de bêtise est franchi lorsque le présentateur précise que, pour évoquer BHL, l'auteur écrit "
Lévy" (sans le précéder du titre honorifique 'Bernard Henri') ; le sommet est atteint lorsque Schneidermann estime que "beaucoup des livres" de Péan tournent autour de "la question juive" et de "l'antisémitisme", qui sont "au coeur du livre avec François Mitterand". Nous n'avons pas dû lire les mêmes livres de Pierre Péan.
Finalement, écoeuré, ce dernier quitte le plateau lorsque résonne le "
je ne suis pas dans le secret de votre âme", prouvant que le maître des lieux ne lui accorde qu'à peine le bénéfice du doute.
Daniel Schneidermann est parfaitement dans son rôle d'interviewer lorsqu'il ne se contente pas d'être le simple porte-micro d'un écrivain venu vendre son livre. Mais visiblement, le contenu de l'ouvrage semble moins lui importer que LE sujet pouvant apporter une polémique (et donc de l'audience ?). Il est à peu près clair que les explications fournies par Pierre Péan ne l'intéressent que très moyennement ; jamais il ne s'écarte du postulat que l'expression "cosmopolite" ne peut-être qu'antisémite. Et donc celui qui l'emploie.

¨Cette émission tente d'organiser son autocritique en relation avec Internet¨ (©wikipedia)

Alors évidemment, on pourrait rétorquer que Daniel Schneidermann ne se cache pas derrière son petit doigt et s'expose à la critique des 'asinautes'. Ceux-ci ont réagi très vivement au comportement du patron sur le forum du site. Certes. Cet épisode peu glorieux est difficilement occultable, et une entreprise doit rendre des comptes à ses clients. On peut faire observer que le site est payant depuis un an, les premiers abonnements arrivent donc à échéance. Les critiques du forum interne ne viennent par ailleurs que de personnes plutôt bien disposées à l'égard de l'ancien présentateur vedette de France 5, puisqu'elles sont abonnées de leur plein gré, ce qui leur donne d'ailleurs tout leur sel.
On a vu, à l'époque de feu-BigBangBlog(9), ce que valait l'autocritique à la sauce Batmann.
Il est d'ailleurs symptomatique que la première réaction de Daniel Schneidermann, une fois Pierre Péan reparti dans la circulation parisienne, est de s'excuser, non pas de son comportement peut être un peu excessif, mais uniquement de ne pas avoir mener l'interview à son terme !(10)
Bref, le taulier pourra toujours récupérer l'incident à son compte et faire un grand numéro d'enfumage dont il a le secret(11)

Toi et moi, on est comme connectés !

Au final, à aucun moment il n'aura été question du livre. Daniel Schneidermann, allié malgré lui du mari de Christine Ockrent ? Outre leur manière douteuse de disqualifier certains de leurs contradicteurs, ces deux hommes ont eu d'autres points communs : une carrière basée sur l'image qu'ils veulent bien donner d'eux-mêmes et l'exploitation qu'ils peuvent en tirer, une autocritique en berne, des contradictions gênantes sous le tapis, quelques cadavres dans le placard, le mépris avec les faibles, la courtisanerie avec les puissants.
Dès lors, est-il vraiment surprenant que le journaliste préfère insister lourdement sur une erreur de pure forme de Pierre Péan pour invalider le fond ? Une émission réellement critique n'aurait-elle pas dû démonter la défense honteuse du ministre, sans jamais jouer le jeu de ce dernier ?
Daniel Schneidermann a bien choisi sa victime : elle n'est pas du côté du pouvoir, elle n'est pas classée parmi les personnalités préférées des français, elle n'a pas le soutien du président de la République. Elle ne lui sera d'aucune utilité pour redorer un blason terni par le bide retentissant de sa chaine sur la Freebox, par des abonnés déçus par le contenu du site et qui ne renouvellent pas tous leur abonnement ; et par une dispensable chronique dans un journal que plus grand monde ne lit.

On sait depuis longtemps que Daniel Schneidermann s'est servi de la critique des médias nettement plus qu'il ne l'a servi. Aujourd'hui, alors que le bateau @SI coule dans l'indifférence générale, la brillante sortie de son capitaine vendredi dernier ressemble à un sabordage. Il ne lui reste plus qu'à attendre qu'un gros paquebot luxueux, sur lesquels naviguent déjà les Val, Askolovitch, Aphatie et autres repentis issus de la "gauche", ne viennent le recueillir et lui faire une petite place. En fond de cale ?



  1. Ce pseudo-procès fut organisée conjointement par l'émission «là-bas si j'y suis" de Daniel Mermet et le site Bakchich.info
  2. Une simple recherche dans les archives du Monde et de Libération ne donne pas d'écrits particuliers du journaliste sur Monsieur Kouchner.
  3. "Tout au long de ce livre fait d’amalgames, d’insinuations et d’allusions insidieuses, il y a des expressions très précises, qui ne sont pas là par hasard : elles m’accusent de personnifier la contre-idée de la France, c’est-à-dire l’anti-France, le cosmopolitisme".
  4. "le narcissisme de la petite différence" selon l'expression du psychanalyste Jean-Paul Abribat dans "Enfin Pris ?" de Pierre Carles / "L'homme-chauve souris", toujours selon J.P. Abribat dans le même film, en référence à la fable de La Fontaine "La chauve-souris et les deux belettes"
  5. La face cachée du Monde, Mille et une nuit, Paris, 2003
  6. Préférer l'intégralité de la scène plutôt que le montage "teasing" proposé par @si
  7. "mais c'est pas la même chooooose", "vous êtes écrivain Pierre Péan, vous connaissez le poids d'un mot plutôt qu'un autre", "le mot de cosmopolitisme, vous connaissez ce mot", "on fait attention, on est écrivain, on fait attention aux mots qu'on emploie" (Daniel Schneidermann s'imaginant sans doute une quelconque autorité en la matière), "on finit pas par faire gaffe à force", "il y des imprudences de plumes qui laissent sans voix". Il y a aussi des imprudences de langages qui laissent les bras balands, Monsieur Schneidermann.
  8. Une remarque : il est étonnant que Daniel Schneidermann et quelques autres semblent à ce point connaître le vocabulaire employé par les publications d'extrême-droite des années 30, et se lèvent comme d'un seul homme contre le fascisme rampant. J'ignorais personnellement la connotation antisémite du mot ¨cosmopolite¨, mais je ne doute pas qu'au C.F.J., on étudiait les éditos de Doriot ou Mauras avec interêt.
  9. ...où même dans un numéro spécial sur France 5 du temps de sa splendeur télévisuelle
  10. Pas un mot sur l'incident dans la récente chronique de Libération . Daniel Schneidermann persiste et signe...mais à mots couverts et au crayon de bois !
  11. Voir la quasi intégralité de Arrêt sur Paroles, en particulier La censure c'est les autres, c'est sûr, et l'annexe de l'article.
Ce texte a bien entendu été ajouté à ceux d'Arrêt sur paroles, De la critique des médias après Daniel Schneidermann (aaaah ! quel site !)

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