L'insurrection d'une princesse.

Publié le par Ali

http://punctum.blog.lemonde.fr/2009/04/10/linsurrection-de-cleves-ou-la-princesse-qui-vient/

L’insurrection de Clèves ou la princesse qui vient…

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Deux livres pour une Révolution de velours sur papier virtuel, deux livres extrêmes et dangereusement subversifs, deux actes de mutinerie sur lesquels s’est abattue la vindicte sarkozyste en ses débuts de règne chaotique. Deux Bests sellers aussi, inattendus, promus en tête de gondoles à la Fnac et portés haut dans les coeurs de leurs lecteurs fiers. L’un est considéré par la police comme un manifeste terroriste, l’autre a eu l’honneur d’être mis à l’index par le Prince lui-même, qui a congédié la princesse, lui intimant l’ordre de quitter la culture générale d’un pays qu’il a lui-même bien du mal à comprendre. Mais qu’est-ce qui menace tant la Sarkozye, qu’est-ce qui insupporte autant le Prince et ses amis dans ces deux livres ?

C’est peut-être en plaçant L’insurrection qui vient aux côtés de La princesse de Clèves sur une étagère de la bibliothèque du parfait ultragauchiste de tendance autonome, que l’on peut distinguer une affinité qui a peut-être prévalu dans le rejet dont ces deux oeuvres ont été les objets involontaires. Ce qui réunit ces deux textes antithétiques, ce qui opère cette conjonction des opposés, c’est peut-être leur commun appel au renoncement éthique. Le “Ne pas consommer !” qui oriente aussi bien les choix de Mme de Clèves que ceux du comité invisible, pourrait ainsi être dans des registres, des époques et domaines différents, l’appel commun de ces deux traités de la vertu.

Renoncer plus pour être plus !

Que des personnes, fictives ou non, refusent de se laisser guider par leur avidité ou leur désir, qu’elles se mettent volontairement à l’écart de la cour ou de l’entreprise, qu’elles s’accrochent, sans raison égoïste, au maintien ou à la restauration de valeurs morales surrannées, qu’elles se comportent de manière radicale, jusqu’au boutiste dans l’affirmation de leur ligne de conduite, voilà qui doit dérouter l’avocat d’affaires et ses pragmatiques amis… Voilà qui menace aussi les marchés qui ont fait du désir humain un captif docile et bien embrigadé dans les files d’attente des grands magasins. Comment les soldats de la consommation pourraient-ils comprendre ces hérétiques, ces cathares, qui refusent le règne consumériste du principe de plaisir, le dogme de la jouissance immédiate et de la quête de satiété placée dans la possession des êtres ou des choses ? Nicolas Sarkozy, se plaint d’”avoir souffert” sur la princesse de Clèves, comme un dragueur éconduit, il semble dire qu’il n’y a pas d’espoir avec celle-là, qu’on n’en viendrait jamais à bout ! Il est vrai qu’elle peut paraître agaçante au séducteur, cette peine-à-jouir qui préfère l’austérité du couvent aux délices de l’amour, quand son coeur est lui-même brûlant de désir pour Nemours (le duc, pas la ville). Mais elle est radicale la princesse, comme les membres du comité invisible dont la police française cherche encore à percer les secrets pour essayer d’impliquer Julien Coupat dans une association de malfaiteurs à des fins terroristes. C’est ainsi la radicalité du renoncement qui choque et qui semble défier l’ordre faussement hédoniste du monde, il devient “terroriste” de dire non.

La princesse qui vient, et que précèdent ces deux livres emblématiques, c’est peut-être cette révolution douce, intérieure, éthique, qu’on voit à l’oeuvre dans le mouvement de résistance à la destruction de la culture humaniste à l’université. C’est cette bataille du sujet qui s’est engagée dans les facultés de lettres et sciences humaines, dans les laboratoires de recherche, sur les lieux mêmes où le sujet s’invente, se formule et se partage. En ces lieux où il sera question bientôt de refonder une subjectivité capable de poursuivre son émancipation dans le cadre d’un mûrissement éthique des individus, qui ne peut reposer que sur la volonté de chacun et sur une nouvelle conception de l’éducation et du partage de la culture… Internet en est peut-être l’instrument naissant.

Substituer à “l’après moi” de l’homme avide, l’ “après vous” de l’homme éthique, c’est peut-être ce qui constitue l’insurrection qui vient, pas celle des casseurs de cabines téléphoniques anonymes, mais celle des hommes qui, petit à petit, se retireront de la cour du Roi pour fonder leur petite république autonome, cultiver leur jardin commun, en formant des associations, en menant des projets collectifs, en Amaurote ou à Tarnac, comme bon leur chantera…

Olivier Beuvelet

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