Les juifs américains s'interrogent

Publié le par Ali

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Richard Silverstein

 


Certes, c’est une question sensible. Mais l’action visant à établir les responsabilités [dans ce qui s’est passé] à Gaza requiert une participation juive sans réserve.
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Richard Silverstein

En se retirant de Gaza, au mois de janvier, c’est non moins de 1 400 tués palestiniens, 4 000 immeubles détruits, des universités et des bâtiments gouvernementaux réduits en mille-feuilles et des dizaines de milliers de sans abri que l’armée israélienne a laissés derrière elle. La presse, tant israélienne que mondiale, a fait état d’atrocités commises par « Tsahal », notamment l’utilisation indiscriminée de bombes incendiaires au phosphore blanc dans des zones urbaines densément peuplées, des prises d’assaut d’installations humanitaires de l’Onu, le bombardement de bâtiments d’habitation et des tirs de sang-froid contre des civils non armés.

Des associations israéliennes de défense des droits humains ont appelé à des investigations sur d’éventuels crimes de guerre perpétrés par l’armée israélienne. Depuis quelques semaines, des rapports remontés du terrain, étayés par les dépositions de témoins directs des faits sont disponibles. Ils tracent un tableau encore plus accablant. Les attaques contre les installations de l’Onu ont amené l’Autorité (autonome) palestinienne à demander une enquête du Conseil de sécurité. Des responsables de l’Onu ont annoncé qu’ils sont en train d’examiner si cette instance internationale est compétente en la matière, mais il est vraisemblable que les Etats-Unis opposeront leur veto à une telle action de justice.

Le Conseil des droits de l’homme de l’Onu vient de nommer un juriste éminent, Richard Goldstone, à la tête d’une enquête sur les actions tant de l’armée israélienne que des formations armées palestiniennes à Gaza. Ce Conseil a fait un bon choix en nommant M. Goldstone, qui a été procureur en chef des cours pénales internationales pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda : il a des états de service impeccables dans son domaine de spécialité, et on peut s’attendre à ce qu’il rende un rapport juste, équilibré et complet.

La semaine dernière, le juge Balthazar Garzon a annoncé qu’une enquête était diligentée à l’encontre de six responsables de l’ère Bush, soupçonnés d’avoir mis au point un projet justifiant la torture de présumés terroristes. Avec ce nouveau développement, il devenait clair qu’il existe une nouvelle méthode permettant de faire rendre compte à des violateurs du droit de leurs possibles crimes, et je suis certain que des militants sont d’ores et déjà en train de préparer des dossiers afin de les soumettre à la justice. Quelques semaines auparavant, un groupe international de personnes privées a annoncé la constitution du Tribunal Russell pour la Palestine. Formé sur le modèle du Tribunal Russell chargé d’examiner les crimes de guerre (américains) au Vietnam, baptisé du nom du philosophe pacifiste Bertrand Russell, ce tribunal vise à faire en sorte que le droit international serve de force permettant de juger, afin de le résoudre, le conflit israélo-palestinien. Ce tribunal entendra des plaidoiries préparées (sur la base du volontariat) par des juristes experts du monde entier. Un jury de personnalités honorables entendra les dépositions et les témoignages des deux camps, après quoi il annoncera sa sentence, au monde entier.

Une considération importante devrait normalement encourager Israël à participer [à ces enquêtes]. En effet, si ce pays considère réellement que les attaques palestiniennes par roquettes sont constitutives de crimes de guerres, il doit le faire savoir de manière vigoureuse. Le tribunal a déjà pris la peine de faire observer que c’est là un des éléments du mandat qu’il a reçu : « Les moyens de résistance auxquels les Palestiniens ont eu recours violent-ils le droit international ? » Cependant, j’imagine qu’Israël ne sera pas partie prenante.

Alors que l’assaut sauvage contre le Hezbollah, au Liban durant la guerre de l’été 2006, avait suscité un tollé, on peut se demander si les massacres perpétrés à Gaza ont effectivement marqué le franchissement d’un palier moral. Une action visant à mettre un terme à l’impunité israélienne peut-elle avoir un impact réel, en termes tant d’influence sur l’opinion publique mondiale que d’impact sur le comportement israélien ? Israël est devenu expert dans l’art de littéralement mettre ses opposants à poil ; il doit ce genre de talent à son occupation, depuis plus de quarante ans, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza.

La question posée est celle-ci : que peut faire la communauté des partisans de la paix, qui soit différent, cette-fois-ci, à supposer qu’elle soit en mesure de faire quelque chose ? A chaque fois que le monde est le témoin d’une nouvelle tragédie humanitaire résultant d’une offensive militaire israélienne, la protestation est plus forte. Ainsi, l’Onu n’avait jamais auparavant retenu la possibilité d’enquêter sur des crimes de guerre israéliens. L’Union européenne a fait savoir, quand bien même fusse de manière informelle, qu’elle a l’intention de geler un renforcement planifié de ses relations avec Israël et d’ajourner sans délai, en conséquence, une visite officielle du Premier ministre israélien. Des universités américaines, tel le Hampshire College et des églises, telle l’Eglise presbytérienne, envisagent de plus en plus sérieusement de retirer leurs investissements en Israël. Gaza a représenté le franchissement d’une ligne rouge. Désormais, de nouvelles méthodes de protestation et de nouveaux moyens permettant d’obtenir une reddition de comptes doivent être imaginés.

Des horreurs telles que celle de la guerre de Gaza apportent par ailleurs un nouveau souffle à des mouvements tels que l’initiative Boycott, Désinvestissements, Sanctions (BDS). Récemment, Naomi Klein et le rabbin Arthur Waskow ont eu un débat très vif sur cette question du BDS, au cours de l’émission télévisée In These Times. La guerre de Gaza n’a fait que renforcer la conviction de Naomi Klein. Récemment, le Rabbin Brant Rosen a écrit des mots que beaucoup des membres de la communauté juive américaine trouveront sans doute hérétiques, à savoir que la campagne BDS peut être l’expression « d’un peuple particulièrement affaibli, dépossédé et privé de tout pouvoir. »

Aucun doute n’est possible : des horreurs telles celles de Gaza servent de brise-glace dans la mentalité des juifs de la diaspora. Des idées qui, jusqu’ici, auraient paru taboues ou « anti-israéliennes » deviennent soudainement légitimes. Tandis qu’Israël glisse toujours plus loin vers l’extrême-droite, les juifs américains sont sommés de répondre moralement. Dans ce contexte, l’interdit devient envisageable. Des boycotts, des désinvestissements, des sanctions et des investigations sur des crimes de guerre semblent désormais des outils avec lesquels il est possible de tenter de tirer Israël de sa perdition.

Aucune association pacifiste juive américaine de quelque importance n’a appelé à des enquêtes sur les crimes de guerre perpétrés à Gaza. C’est un sujet ultrasensible, chez les juifs de la diaspora. Mais si les organisations israéliennes de défense des droits humains sont capables de lancer un appel allant dans ce sens, il n’y a absolument aucune raison que des Américains aient peur de le faire. Le mouvement pour la reddition des comptes sur les horreurs de Gaza requiert une participation juive pleine et entière.

Ma motivation à écrire ceci n’est ni de venger la morts de Palestiniens innocents, ni purement la justice. C’est plutôt de sortir Israël de sa très mauvaise passe. Comme le disait un des slogans de l’armée israélienne, durant la guerre de Gaza : « baal habayit hishtageya » [« Le patron est devenu fou » (comprendre : « On va tout péter », ndt], la politique israélienne a versé dans la folie. Israël n’a atteint aucun de ses objectifs : ni il n’a pacifié Gaza, ni il n’a écrasé le Hamas. N’est-ce pas une définition de la folie, que de réitérer un comportement donné même après qu’il eût échoué, avec la conviction qu’il réussira, la prochaine fois ? Quand vous voyez quelqu’un qui vous est cher, ou un membre de votre famille s’enfoncer dans l’autodestruction, vous vous précipitez pour l’aider : mon but, c’est de détourner Israël de son trajet vers la folie totale.

20 avril 2009 - The Guardian Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.guardian.co.uk/commentis...
Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier

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