Une lettre à Madame Levy

Publié le par Ali


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Madame,

 

J'ai suivi avec attention vos deux interviews avec des membres de la liste antisioniste qui se présente aux élections européennes. Avec Alain Soral d'abord, avec Dieudonné ensuite.

 

Permettez-moi d'abord de vous féliciter pour le choix que vous faites de reconnaître que l'autre a droit à la parole, fut-ce-t-elle contraire à la vôtre, et qu'il vaut mieux débattre pour combattre que d'interdire.

 

Vous vous dîtes déçue à l'issue de votre discussion avec Dieudonné : il est vrai que vous n'avez pas le même langage, vos registres d'expressions sont si dissemblables que vos paroles se croisent.

 

Je ne suis pas Alain Soral, je ne suis pas Dieudonné, je ne suis pas même dans la liste qui vous chatouille, mais je fais partie d'Egalité et Réconciliation et je la soutiens. Vous avez dit vous adresser au public de Dieudonné, vous vous adressiez donc à moi aussi et je vous réponds. Et moi aussi je suis déçue : parce que vous clamez à plusieurs reprises que peu vous importe que l'antisionisme soit ou non le faux-nez de l'antisémitisme puisque pour vous tous les deux sont également illégitimes et condamnables. Pourtant, autant il est inutile d'expliquer en quoi l'antisémitisme est condamnable, autant j'aurais aimé entendre vos arguments pour taxer l'antisionisme d'illégitime. Or, vous n'en avez pas donnés qui me convainquent.

 

Tout ce que j'ai entendu c'est qu'il faut vouloir les conséquences de ce que l'on veut, et que pour l'antisionisme ces conséquences sont de deux sortes : ne pas vouloir d'un État juif, ou être « pour qu'il n'y ait aucune présence juive sur la Palestine mandataire ». Quel manichéisme ! N'y a-t-il aucune voie entre un État juif et aucune présence juive en Palestine ? Faut-il que ce soit tout ou rien ? Que faites-vous de l'histoire ? Les juifs ne vivaient-ils pas en paix avec leurs voisins arabes, musulmans ou chrétiens, dans la Palestine mandataire, et surtout dans la Palestine d'avant le projet sioniste ? N'êtes-vous pas là en train d'avouer que vous ne pouvez vivre avec autrui ? Si l'opinion de votre adversaire ne vous accorde pas le droit de revendiquer ne vivre qu'entre vous, faut-il que comme un enfant boudeur qui jette son paquet de bonbons au prétexte qu'il n'est pas aussi rempli qu'il le voudrait, vous ne puissiez imaginer d'autre alternative qu' « aucune présence juive » ? Je ne vous comprends pas Madame Lévy : vous vivez en France, entourée de chrétiens et même de quelques musulmans, est-ce donc si terrible de pas vivre qu'entre soi ? Vous ne voulez pas d'un État multi-confessionnel, c'est donc que vous êtes pour un État purement juif, ou vous ai-je mal comprise ? Alain Soral vous dit qu'il est contre un État purement juif et vous lui rappelez qu'Israël n'est pas un État purement juif. Est-il donc multi-confessionnel ? Est-il donc ce que vous voulez justement qu'il ne soit pas ? Ou y a-t-il une question de degré ? Voudriez-vous des quotas ? Alors combien ? 20% d'arabes, comme aujourd'hui, c'est trop ou ça pourrait être plus ? A partir de combien de non-juifs Israël ne serait plus l'État juif de vos vœux ?

 

Alors quel est donc cet antisionisme illégitime et condamnable ? Voyons cela, mais éliminons d'emblée votre deuxième proposition, à savoir l'antisionisme qui refuserait toute présence juive en Palestine. Comme vous l'a dit Alain Soral ce n'est la position de personne. Passons donc et revenons sur votre première option : l'antisionisme qui refuserait un État purement juif. Que dîtes-vous, vous qui n'aimez pas beaucoup le site F.Desouche, des nostalgiques d'une « France blanche, largement fantasmée » ? Que leur propagande est indigeste, qu'elle flirte avec le racisme... Vous n'avez pas complètement tort, pourtant la France blanche n'est pas si lointaine et beaucoup moins fantasmée qu'une terre palestinienne entièrement juive... Ce projet pourtant ne vous semble ni indigeste ni raciste. Peut-être me répondrez-vous qu'être juif n'est pas une race mais une religion et que cela ne se compare pas. Que diriez-vous donc à ceux qui voudraient une France purement chrétienne ? Que vous les comprenez et que vous allez de ce pas faire vos bagages, prendre le premier avion pour ce pays qui vous met à l'abri des autres, Israël ? Non, vous crierez à l'antisémitisme, à la judéophobie, à l'islamophobie peut-être même... ? Et sans doute aurez-vous raison. Vous direz qu'ici est votre terre et que vous êtes aussi française qu'un chrétien, et vous aurez encore raison.

 

Mais alors ne voyez-vous pas que les arabes sur la terre de Palestine sont autant chez eux, tout musulmans ou chrétiens qu'ils soient, que vous l'êtes ? Et encore, peut-être le sont-ils plus... Je ne vous connais pas assez, Madame Lévy, venez-vous de Palestine ? Vos ancêtres y vivaient-ils ? Les droits que vous pensez avoir sur cette terre sont-ils autres que ceux que votre Dieu vous a donné ? Dans ce cas, pourquoi imposer aux autres les promesses de votre Dieu ? Pourquoi voudriez-vous que d'autres que vous le reconnaisse ? S'ils le reconnaissaient, ils le feront leur et ils deviendraient juifs tout comme vous et bénéficiaires comme vous de cette terre promise ... Est-ce cela que vous voudriez ? Non, bien sûr. D'autant plus que comme vous le dîtes, « on peut être juif en en ayant rien à foutre de la religion... ». Alors pourquoi la Palestine et pas ailleurs ? Pourquoi cette terre déjà peuplée ? Puisque le sionisme est laïc, puisque les juifs d'Europe n'y avaient pas d'ancêtres, puisque les juifs de Palestine y vivaient bien avec leurs frères arabes, leurs frères sémites, pourquoi ? Pourquoi la Palestine, les armes à la main contre vos frères sémites, vous qui aviez été chassés... Vos frères sémites... J'ai un doute Madame Lévy, la tête me tourne ...

 

Donc, vous dîtes : « le sionisme, excusez-moi, c'est un mouvement national qui pense que les juifs sont un peuple et pas seulement une appartenance religieuse – on peut être juif en en ayant rien à foutre de la religion... le sionisme c'est une idéologie effectivement qui pense que les juifs ont le droit d'avoir un état. »

 

Fort bien. Moi, ça ne me dérange pas que tel ou tel peuple qui se définit ainsi lui-même veuille vivre avec lui-même. Je laisse à chacun la liberté de se concevoir, et si les juifs, Séfarades, Ashkénazes ou Falashas se vivent comme un seul peuple, libre à eux. Mais cette liberté en retour ne doit s'imposer à personne. Si l'histoire vous avait donné une terre et que vous luttiez contre un envahisseur je serais solidaire avec vous. Si une immigration intensive et incontrôlable menaçait votre culture et vos paysages, je vous comprendrais. Si vous étiez la proie d'un impérialisme quelconque je lutterais avec vous. Mais vous n'êtes rien de cela. Vous n'aviez pas de terre propre, les immigrés en Palestine c'est vous, et pour asseoir votre projet vous vous appuyez sur l'impérialisme américain ou s'appuie-t-il sur vous, je ne sais... Alors comment vous défendre ? Comment défendre ce projet sioniste que vous défendez pourtant ? Peut-être pourrais-je mieux comprendre vos positions en lisant tous vos articles ; je n'en ai lu que quelques-uns et je n'ai pas trouvé d'explication plus satisfaisante que celle qu'il me semble deviner dans ces deux entretiens : le projet sioniste est défendable - et même indispensable au point qu'on ne peut plus même défendre l'idée contraire - à cause de l'antisémitisme. C'est une spirale infernale : l'antisémitisme a conduit au sionisme et le sionisme attise l'antisémitisme qui en retour permet au sionisme de perdurer et de s'alimenter, d'une part en poussant les juifs à faire leur alyah, d'autre part en culpabilisant toute personne et tout État qui s'y opposerait. Merveilleuse construction qui se régénère d'elle-même sous les attaques ! C'est beau et fascinant comme une vis sans fin qui remonte sans cesse le grain vers le moulin...

 

Vous criez, vous hurlez presque : « non mais attendez soyez raisonnable, vous avez vu, des milliers de gens ont manifesté... » et plus loin : « ... il n'y a aucun antisémitisme dans le monde arabe, il n'y a personne dans les manifs...! ». Ne voyez-vous pas que cet antisémitisme que vous craignez n'est encore que la critique d'Israël, critique que vous acceptez pourtant, mais qui un jour s'en détachera si vous n'y prenez garde ? Ne voyez-vous pas, alors que vous-même donnez le droit à Alain Soral de ne pas être d'accord avec l'idéologie sioniste de l'État juif, que d'assimiler toute critique du sionisme à la « haine du juif » ne pourra que précipiter cette haine ? Ne voyez-vous pas les dangers arriver ? Écoutez-vous : « simplement vous avez un petit problème, que, quand vous attaquez le lobby sioniste il se trouve que beaucoup de gens – et je veux bien vous faire crédit de votre bonne foi – mais beaucoup de gens et beaucoup de gamins dans nos banlieues, ils n'entendent pas 'le lobby sioniste', ils entendent 'les feujs'' ». Donc, une fois de plus, vous le voyez bien, ce ne sont pas que les gamins de banlieue qui font l'amalgame sionistes = juifs : c'est vous en premier Madame Lévy qui englobez dans la même condamnation l'antisionisme et l'antisémitisme. Vous devancez votre crainte, par peur du loup vous criez au loup avant qu'il n'arrive... alors il ne faudra pas s'étonner lorsqu'il viendra. Parce que les gamins de banlieue en auront un jour assez de servir de bouclier à la critique du sionisme. Surtout quand ces gamins de banlieue voient leurs frères prisonniers à Gaza mourir sous les bombes dans l'indifférence de la France.

 

Ce n'est pas l'antisionisme Madame qui est illégitime et condamnable, c'est de ne pas condamner ce sionisme là.

 

 

 

Une dernière chose encore : vous reprochez à Soral et à Dieudonné d'importer le conflit israélo-palestinien en France. Permettez-moi de vous faire deux remarques à ce sujet.

 

Lorsque le Crif s'immisce dans la politique française, est-ce pour demander qu'il y ait plus de synagogues en France ? Qu'il n'y ait pas d'école le samedi matin pour respecter le jour de shabbat ? Comunautarisme que nous dénoncerions comme tous les autres, mais communautarisme interne à la France. Non, le Crif fait essentiellement pression sur la politique extérieure de la France afin d'en faire l'alliée d'Israël qui pour gagner la bataille du sionisme a autant besoin de chars que du silence de l'occident. Même lorsqu'il prétend lutter contre l'antisémitisme en France, c'est encore pour protéger Israël.  Qui importe donc le conflit ?

 

Lorsque vous et vos amis mettez en garde contre toute critique du sionisme – sionisme qui est la racine du conflit israélo-palestinien - par crainte de voir les banlieues s'enflammer contre les juifs, qui importe ce conflit ?

 

Pour interdire toute recherche historique sur la Shoah on a fait une loi. Lorsque la LDJ ratonne, l'affaire est enterrée. Si un journaliste critique un peu trop Israël il est limogé. Parce que le sionisme a besoin de la bienveillance, fut ce-t-elle aveugle, de la France dont la politique étrangère était trop « équilibrée » à son goût, il est entré au cœur même de nos institutions. Cette pression est devenue insupportable; essayez de le comprendre...

 

Pour survivre le sionisme a besoin d'agiter le spectre de l'antisémitisme, et rien ne ravive autant cet antisémitisme que de voir nos représentants politiques faire des courbettes devant M. Prasquier quelques semaines après Gaza. Quand on voit ce même M. Prasquier à Genève lors que la conférence Durban II claquer des mains en appelant nos diplomates à sortir lors du discours du président iranien, on se demande qui tient la barre de notre diplomatie.

 

 

 

Politique intérieure, nous voulons la réconciliation des communautés françaises pour que vive la République. Politique extérieure, nous voulons incarner la troisième voie, être surtout une voix indépendante et libre, pour éviter, dehors comme dedans, le choc des civilisations.

 

Alors ne nous reprochez pas de nous battre contre le sionisme en France. Nous le faisons pour la France.

Et pour les juifs aussi.

 

 

Avec mes respects, Madame.

 

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