L'Amérique n'a pas de veine...

Publié le par Ali

Jim Harrison


L’autre jour, dans une prison de l’Etat de l’Ohio aux Etats-Unis, un homme, condamné à mort, est amené sur le lieu du supplice. Il doit succomber à une injection létale. Cela se passe en petit comité, les journalistes sont là avec les officiels et les membres de la famille de la victime du condamné. Les médecins tentent de le perfuser, ils ne trouvent pas de veine qui le permette, essaient encore durant deux heures et puis renvoient tout ce beau monde à mardi prochain, deuxième essai. Jamais deux sans trois…
Dans presque toutes les civilisations, il y a une règle non-écrite qui veut que dans le cas précis où des évènements imprévus empêchent une exécution capitale, on y voit un
« signe de Dieu » et qu’au condamné soit épargnée la peine suprême. C’est peut-être de la superstition, mais c’est ainsi.

Dans l’Ohio, rien de pareil. Le directeur de la prison a tenu une conférence de presse dans laquelle il a déclaré sur un ton sans appel que tout s’était déroulé conformément à la procédure ad hoc, sauf un détail : pas de veine (dans le sens littéral du terme) !.

Je regardais ce monsieur cravatté et rigide face aux caméras. Cet homme est un convaincu. Vous me direz que dans convaincu il y a « con », cela ne changera rien à sa détermination, l’administration est faite pour administrer les ordres donnés d’en haut et peu importent les signes « d’en Haut ».

Jim Harrison est ce remarquable écrivain américain qui, dans son dernier roman « The english major » (Une Odyssée américaine-traduction  Brice Matthieussent. Flammarion ed.), a cette phrase : « nous avons toujours été une armée d’occupation ». Son héros, un sexagénaire largué par sa femme (comme c’est odieux !) la prononce à la vue de ces réserves d’Indiens tristes qui se délitèrent lentement mais sûrement sous la houlette des « visages pâles ».

Les Etats-Unis sont une armée d’occupation « chez eux » comme en Irak et Afghanistan .

Dans les deux cas, la même assurance dogmatique, le même mépris de ce qui n’est pas dans « l’ordre des choses », la même cruauté sous le fard d’une justice vengeresse.
L’ordre des choses voulait que des hommes venus d’ailleurs apportent une civilisation à d’autres qui étaient chez eux et n’en voulaient pas. Injection létale pour tous avec effets à long terme. L’ordre des choses voulait qu’un homme ait une veine disponible pour recueillir le poison fatal, les médecins la trouveront. Ils ont des diplômes pour ça. Et en plus on les paie !

Cette assurance arrogante a une origine : la conviction religieuse ancrée dans un inconscient collectif qu’il y a les bons d’une part et les mauvais de l’autre. Que tout, dès le départ est soit blanc, soit noir. Que le blanc est pur et le noir impur. Que jamais les deux ne se mélangent.

Elle vient, cette conviction, d’une interprétation  des doctrines de Luther et Calvin, celles où transparaît l’idée de « prédestination ». Peu importent les œuvres – écrivent ces deux théologiens – c’est la foi qui sauve. Et la foi seulement. Et la foi est une assurance, ce genre d’assurance qui est la marque des directeurs de prisons.
Poussée dans ces derniers retranchements, cette idée que dès le départ tout est joué conduit à la stratification de la pensée et à l’éradication des sentiments. Les sentiments, laissons-les aux catholiques et aux poètes, disent-ils.
On la retouve, adaptée, dans tous les totalitarismes, qu’ils soient politiques ; soviétiques ou nazis, mais aussi dans les fondamentalismes religieux ; évangéliques ou wahabites.

Et mardi prochain, si Dieu le veut, ce condamné se retrouvera devant des bourreaux habillés de blancs et docteurs en médecine qui finiront bien par lui trouver une veine.

Quant à Cliff, le héros largué de Jim Harrison, il finira par comprendre pourquoi les Indiens dépérissent, les femmes se lassent d’hommes exceptionnels et l’Amérique agonise sans fin au bout de ses certitudes figées et stériles. Et il la parcourrera, cette Amérique, en changeant le nom des Etats, des plantes et des oiseaux,  comme pour gommer toute l’horreur feutrée qu’elle exhale.
Ce n’est qu’une histoire pathétique, comme la fin de l’Empire d’Occident. 

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