Jean Bricmont: l'interview

Publié le par Le blog des amis d'Ali

 

Bricmont.jpg

 

 

 

Jean Bricmont est professeur à l'Université Catholique de Louvain (Belgique).
Extrait de l'interview sur:

http://desmotscratie.net/post/2008/05/27/

 

La Palestine, le Liban, les populations irakiennes plongent devant nos indifférences dans des souffrances indicibles. Pendant ce temps, nos gouvernements et nos médias axent leurs discours sur les propos du président iranien ou les frasques de tel ou tel politicien. Ne sommes-nous pas témoins de l’amorce d’un néo-totalitarisme médiatique capable de gérer sans limites les opinions publiques ?

Pour ce qui est du président iranien, il faut rappeler qu’il n’a pas appelé à la "destruction d’Israël" mais a simplement cité Khomeiny qui souhaitait que le "régime qui occupe Al Qods (Jérusalem) s’efface de la page du temps"(2), ce qui est nettement plus poétique et tout à fait en accord avec les "valeurs occidentales" qui prônent des "changements de régime" un peu partout dans le monde. Quand on leur pose la question (ce que bien peu de journalistes occidentaux osent faire), les Iraniens donnent comme exemple d’"effacements de régime" la chute de l’URSS et le renversement du Chah et de Saddam... De plus, que proposent-ils en ce qui concerne la Palestine ? Un référendum sur son statut, auquel participeraient tous les habitants actuels de cette région, mais aussi les Palestiniens chassés en 1948 et leurs descendants. Curieusement, cette proposition est ignorée par les adorateurs de la démocratie en Chine et de l’autodétermination des peuples au Tibet.

Pour ce qui est du "néo-totalitarisme médiatique", je n’y crois pas ; tout d’abord, si j’y croyais, je ne passerais pas mon temps à écrire dans le Drapeau Rouge ou ailleurs. C’est vrai qu’il faut considérer en gros les médias comme des ennemis et pas des amis (avec néanmoins d’importantes exceptions parmi les journalistes), mais ils ne sont pas invincibles : Chavez a les médias contre lui, mais a gagné bon nombre d’élections. Le référendum constitutionnel de 2005 en France a été soutenu par les médias, mais a été rejeté par la population. L’idée que les médias sont invincibles, très répandue à gauche, permet d’entretenir le défaitisme structurel, combiné à des attentes eschatologiques (l’attente d’une catastrophe écologique globale, ou de nouvelles "invasions barbares", venues du tiers-monde, ayant souvent remplacé le mythe de la révolution prolétarienne) qui sont à la fois le symptôme et la cause de notre impuissance.

N’avons-nous pas des initiatives urgentes à prendre pour contrecarrer cet état des choses et ne pas devoir nous résigner au règne de cette pax américana ?

Nous ne pouvons évidemment pas contrer les guerres américaines à la place des citoyens américains (pas plus que nous ne pouvons résoudre le problème du Tibet). Mais nous pouvons cesser d’être alignés sur les Etats-Unis (et sur Israël). Le premier objectif d’une véritable gauche devrait être de rassembler toutes les forces qui s’opposent à cet alignement. Ces forces sont nombreuses, mais elles sont dispersées, à droite et à gauche, et sont moins bien organisées que les forces pro-américaines. Mais évidemment, il ne s’agit pas d’essayer de faire de l’Union européenne une nouvelle puissance à l’instar des États-Unis. Le monde n’a pas besoin d’une deuxième Amérique. Trop d’Européens qui désirent l’indépendance l’envisagent justement sous la forme de la création d’une deuxième Amérique, une autre super-puissance, surarmée, en posture d’hostilité constante face au reste du monde et, à terme, participant à la course aux armements face aux États-Unis.

Le rôle possible et nécessaire de l’Europe est très différent. Il y a au moins trois choses que l’histoire du 20ème siècle a apprises, ou devrait avoir apprises, aux Européens : une guerre est plus facile à commencer qu’à terminer ; la notion de guerre préventive n’est pas acceptable ; la décolonisation a fait échapper la plus grande partie du monde à notre contrôle. Quoi que nous pensions de la Chine, de l’Inde, de la Russie, du monde musulman, de l’Afrique ou de l’Amérique Latine, le fait est que nous devons vivre avec le reste du monde et non contre lui. Cela doit nous amener à renforcer la diplomatie et la négociation, au lieu des menaces et des ultimatums.

Par ailleurs, et c’est un autre combat dans lequel devrait s’investir la gauche, il faut cesser de suivre un modèle socio-économique (américain) dont le succès apparent dépend d’un surendettement chronique et est impossible à imiter, car lié au rôle dominant joué par le dollar. De plus, le coût humain en termes d’inégalités, d’incarcération, de gaspillage, de bas niveau de l’enseignement et d’insécurité sociale du "modèle américain" et de sa perpétuelle course aux armements ne peut pas être sous-estimé. Allant à l’encontre de ce modèle, il faut approfondir le "modèle européen" de bien-être social, qui donne la priorité non pas à notre "compétitivité", en favorisant les profits, mais aux besoins de nos propres travailleurs, malades, retraités et enfants. Il faut fonder la cohésion sociale sur l’égalité et la sécurité d’existence.

A terme, il faut reposer la question du "socialisme du 21ème siècle", comme dirait Chavez. Mais sans chercher à l’imiter. La grande erreur du "socialisme du 20ème siècle", du moins dans la gauche radicale, a été de confondre socialisme et développement accéléré de pays peu développés, comme l’URSS ou la Chine, puis de se disputer indéfiniment sur la question de savoir qui avait trahi quoi et qui il fallait "soutenir" dans des régions du monde sur lesquelles nous n’avions aucune influence. Il faut reposer la question de ce que pourrait être le socialisme dans des pays capitalistes développés comme les nôtres. Commencer par défendre l’indépendance de l’Europe par rapport aux Etats-Unis et à sauver ce qui peut encore l’être de notre modèle social serait un bon début.

Mais tout cela supposerait une révolution culturelle dans les mentalités de la "gauche". Il faut cesser de mélanger utopies, même désirables (un monde sans frontières), et politique. Et il faut cesser de jouer sur la culpabilisation - en accusant gratuitement la droite d’être raciste, fasciste, sexiste etc. L’échec du "socialisme scientifique" a donné naissance à un nouveau socialisme utopique ; mais celui-ci est une impasse, indépendamment de l’échec de l’URSS. Cet échec n’a pas montré que Marx avait tort quand, dans L’Idéologie Allemande, il critiquait l’idéalisme et l’utopisme. Il faut sortir d’un discours purement moral pour (re)commencer à faire de la politique. Cela suppose une vaste mobilisation d’intellectuels qui chercheraient, comme l’a fait la droite lorsque celle-ci était faible, à proposer une série de mesures concrètes, à court et à moyen terme, plus ou moins réalistes, mais faites dans un esprit radical ("socialiste"). C’est seulement ainsi que la gauche pourra regagner de la crédibilité et reconstruire une forme d’hégémonie intellectuelle, comme celle qui a existé après-guerre. Vu l’état de confusion intellectuelle et de découragement qui règne actuellement, ce projet semble impossible ; mais, comme on disait en ‘68, exigeons l’impossible !

Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université catholique de Louvain. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont un Cahier de l’Herne consacré à Noam Chomsky.

 

(1) Le Kosovo, une affaire européenne, par Bernard Kouchner et David Miliband, Le Monde, 6 septembre 2007.

(2) Voir mohammadmossadegh.com pour une discussion de la traduction par un Iranien opposant au régime.

 

Commenter cet article