Poitiers ou l'insurrection venue du "dehors"

Publié le par Ali




Les évènements de samedi à Poitiers sont intéressants à plus d'un titre.
Ils surviennent dans une ville moyenne qui ne fait pas de vagues et à l'occasion d'une manifestation dite « festive » de protestation contre un transfert de prisonniers vers une nouvelle prison.
La police ne se méfie guère, malgré les dénégations du ministre de l'Intérieur.

C'est donc par surprise que des éléments totalement incontrôlés ont, avec une maîtrise quasi militaire, procédé à une opération « commando » qui a stupéfié tout le monde, habitants, médias, policiers, politiques.

Cette opération procède de groupes qui ne se retrouvent dans aucune structure politique connue, qui n'obéissent à aucun programme, à aucun mot d'ordre. Ils sont « dehors », c'est-à-dire « hors du système »; ils ne participent pas à une contestation organisée qu'ils dénoncent tout un chacun.

Ils se retrouvent lors de grands événements, comme une réunion du G20, un sommet écologique ou autre. A Poitiers, c'est une première, ils manifestent de cette manière brutale et violente contre ce qui n'est, somme toute, qu'un fait divers.

Après, ils se séparent, chacun de son côté, laissant sur place leurs déguisements et cette espèce d'uniforme noir qui les caractérise.

Ils ne se connaissent pas, ou très peu, ne sont pas de la même ville ou de la même région, peut-être y a-t-il des étrangers parmi eux, personne ne le sait. Pas de cellules, chez eux, pas de bulletin, pas de convocation écrite, tout se passe vite, très vite. Téléphone arabe, mots, gestes, signes, paroles convenues... rituels d'intiés.
En interpeller un et l'interroger, n'avancera guère les choses, ils sont totalement imperméables et imprévisibles.

Hier Poitiers, demain quelques caténaires, après-demain des lignes EDF ou de téléphone, d'internet, des cables sous-marins, des métros en panne et des trains aussi, de fausses rumeurs, des alarmes bidons, des grèves surprises, de petits sabotages en usines.
Ce ne sont pas des désespérés, des anarchistes ou des tenants de ce qu'on appelle l'ultra-gauche. Pas du tout. ! Ils semblent très bien savoir ce qu'ils ne veulent pas: le système oppressif dans lequel ils vivent, tout comme nous. Ils n'ont plus d'illusions sur l'opposition politique à « l'intérieur » du système, ils viennent du « dehors »; ce territoire encore vierge à partir duquel ils veulent achever un empire moribond.

Ils ne sont ni de droite, ni de gauche, ni ceci, ni cela, ils veulent faire table rase de ce qui est et s'incruste dans nos existences comme d'immondes cellules cancéreuses. Ils croient en la spontanéité, la force vitale et l'instinct plutôt qu'aux discours ampoulés et aux promesses non tenues.

Parmi eux, des étudiants, mais aussi de jeunes chômeurs, des braves types licenciés au bout de vingt ans d'une usine qui délocalise, d'autres revenus de leurs illusions et de leurs croyances et qui pensent que, pour vivre, il faut d'abord bâtir, fut-ce au prix du coup de poing, l'espace qui permettra autre chose que survivre.

Au pouvoir, il font peur précisément parce qu'ils sont « dehors » et que le pouvoir ne veut pas savoir qu'il y a un « dehors », il a décrété que tout se passerait « dedans », sous le contrôle de son oeil inquisiteur; tout, même ce qui lui résiste !

Ils me font penser à ces insurgés que dépeint Alain Damasio dans son livre « La zone du dehors » (Gallimard), comme ces derniers, les hommes en noir de Poitiers répondent à quatre valeurs qui donnent sens:

1 la liberté inconditionnelle des forces de vie

2 la volonté de créer

3 l'exaltation de la multiplicité des pensées, des perceptions et des sentiments donc du non-conformisme, du hors-norme et du subversif qui en sont la condition

4 la vitalité

Reste qu'ils doivent eux aussi dissocier les actions de combat contre le système des créations de mode de vie alternatifs, joyeux, hors système.


Loin de nous de cautionner, encore moins d'excuser la violence.
Reste que ceux qui gèrent les dispositifs du pouvoir, ses machineries, ses passe-droits et prébendes ne doivent pas s'étonner que la liberté, la vitalité, la création et la conception spontanée soient revendiqués par ces étranges créatures venues d'un ailleurs qui leur échappe.

Après tout:

They love not poison that do poison need (Shakespeare)




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