Etats-Unis: la tentation isolationniste

Publié le par Ali

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Original et intéressant cet article....


La grande tentation


Cet article n’est pas un article d’information, mais d’interrogation sans doute naïve. Il examine la possibilité d’un retour des Etats-Unis à l’isolationnisme, en tant qu’hypothèse prospective. Le rédacteur n’est absolument pas connaisseur de géopolitique, mais imagine que la dépression économique se déplacera vers ce terrain, et hasarde quelques hypothèses que les lecteurs plus avertis réfuteront ou préciseront. La future administration démocrate a pour l’instant parlé de “sauver l’industrie automobile”, de “nouvelle approche de l’environnement”, et de retraits militaires. Ceci m’évoque protectionnisme et isolationnisme, en un mot les années 1930, et voici pourquoi.

Le piège s’est refermé sur l’économie mondiale. Les déséquilibres s’avèrent brutalement insoutenables, et il n’existe aucun moyen de les corriger sous la pression. La déflation actuelle consiste en une perte de valeur d’actifs que l’on constate adossés à une demande insolvable. Cette insolvabilité provient de la montée des inégalités, elle-même causée par la mise en concurrence directe de tous les "marchés du travail", ce qui a été rendu possible par le démantèlement des barrières tarifaires réalisé par le GATT. Augmenter les salaires pour restaurer la solvabilité est fort peu probable, mais si c’était le cas, ça ne ferait qu’accélérer les pertes d’emplois par délocalisations. D’où la grande tentation du retour au protectionnisme. Celui-ci aurait été fort utile dans les années 1920 et 1990 pour prévenir les crises. Appliqué brutalement une fois les problèmes apparus, comme dans les années 1930, il peut avoir des effets négatifs. 

A l’heure actuelle, l’industrie automobile américaine est au bord de la faillite. Elle faisait des bénéfices surtout dans le haut de gamme (SUV, pick-ups, ...) et dans ... le crédit aux acheteurs. En période d’argent rare et d’essence relativement chère, ce haut de gamme se vend mal : aujourd’hui moitié moins qu’il y a un an. Aucune industrie ne peut durablement résister à ça. Les analystes se demandent actuellement si General Motors passera Noël, malgré de nombreux licenciements.

L’industrie automobile représente des millions d’emplois aux Etats-Unis. Sa faillite serait un séisme, et les démocrates fraîchement élus ne souhaitent pas sa disparition. M Obama a déjà annoncé qu’il "soutiendrait" l’industrie automobile, sous réserve qu’elle fabrique des voitures plus "économes en énergie". Ce dernier point parait du bon sens, puisqu’il permettrait de réduire le déficit commercial par diminution des importations d’hydrocarbures. En fait, les Etats-Unis pourraient déjà réduire la consommation mondiale de pétrole de presque 10% en utilisant ... les mêmes voitures que nous. Et c’est là que ce propos est une douce plaisanterie. Ford, GM et Chrysler ne savent pas gagner de sous en vendant de petites voitures. Il y a 8 ans, Ford Motor Co avait lancé un projet "blue team" allant en ce sens. Ce projet a été abandonné après avoir constaté que les coûts de production de Ford (c’est à dire les salaires, retraite comprise) ne permettraient pas la rentabilité dans la concurrence sur ce marché avec Honda et Nissan.

Le piège est refermé. Le seul moyen de sauver les "big three" est de restaurer des barrières tarifaires. Ce peut être d’une manière indirecte, par exemple en les subventionnant avec l’aide d’un impôt sur ... les ventes de voitures, qui pourrait être justifié par de grandes considérations environnementales. Cela défavoriserait et augmenterait les problèmes des sociétés qui exportent le plus aux US, c’est à dire Toyota, Honda et Nissan. Les problèmes américains seraient alors déplacés vers le Japon. Un accord pourrait figer les parts de marché mais pas de chiffres d’affaires, le total restant très inférieur à ce qu’il a été.

Un air de déjà-vu ? C’est ainsi que le piège a fonctionné dans les années 1930. Cela fait longtemps que l’on nous dit que la répétition de ces événements est impossible car on en a tiré les leçons. Il va falloir maintenant le prouver. J’ai bien entendu des financiers respectables m’expliquer il y a deux ans que "le risque systémique n’existait plus". L’automobile était avant la crise un des premiers postes d’exportation en France, et Renault et PSA délocalisent à tour de bras. Il existe un risque de refaire aujourd’hui et pour les mêmes raisons les mêmes erreurs qu’en 1930.

Tant qu’à entrer dans une prospective de répétition, et en relisant l’histoire de la montée des périls de la décennie 1930, on peut imaginer qu’avec le protectionnisme renaisse l’isolationnisme US. La nouvelle administration démocrate pourrait constater que les guerres d’Irak et d’Afghanistan coûtent chaque année l’équivalent d’un plan Paulson, que des centaines de milliers de GIs stationnent ailleurs dans le monde, que la doctrine “preemptive” des neocons n’est pas spécialement efficace ni populaire, ni aux Etats-Unis, ni dans le monde. Il n’est pas aberrant d’imaginer que les Etats-Unis abandonnent leur rôle de "gendarme du monde". La réduction de la facture énergétique et de la dépense militaire pourraient suffire aux Etats-Unis à passer un cap. Du "nouvel ordre mondial", on passerait alors directement à l’anarchie.

En résumé, il y a une cohérence possible à tout cela. La réduction de la dépense militaire permettrait d’équilibrer le budget. Elle rendrait l’approvisionnement en pétrole plus difficile, mais ceci pourrait être compensé par un grand plan d’économie d’énergie relançant l’industrie des Etats-Unis et seulement elle, le tout avec un discours enthousiaste pacifiste et environnementaliste.

La conséquence de l’absence de gendarme mondial serait la résurgence incontrôlée de nombreux foyers de tension sous le boisseau. Il y en a sans doute beaucoup. Le rédacteur pense en particulier à trois d’entre eux : les Balkans, le Moyen-Orient et l’Extrême-Orient.

 Le foyer plus évident est le Moyen-Orient. Les Etats-Unis pourraient tenter un retrait-joker à “l’anglaise”. Rappelons en effet que, quand l’Angleterre a abandonné son protectorat sur la Palestine en 1947, c’était avoir l’espoir d’en reprendre le contrôle indirect via le régime allié jordanien, dont l’armée était dirigée par un anglais, ”Glubb pacha”. Il est envisageable pour désamorcer les conflits qui découleraient du retrait américain, de tenter de revenir au découpage ottoman de 1914. Le califat de Bassorah (sans le Koweit) pourrait être confié aux perses, celui de Badgad aux arabes, par exemple avec un contrôle saoudien, et celui de Mossoul aux turcs en sacrifiant les kurdes au passage. Ceci serait probablement satisfaisant pour les perses et les turcs, mais pas nécessairement pour les arabes, et en particulier les arabes chiites d’Irak. A mon avis, ce joker n’empêcherait pas le chaos.

Une crise protectionniste frapperait durement beaucoup de pays d’extrême-orient, dont le Japon et la Chine, où quelques inimitiés pourraient refaire surface. On pense tout de suite à une reconquête de Taiwan, mais cela ne me semble pas le plus probable. Envahir une île implique une campagne traditionnelle lourde en matériel. En cas de déstabilisation de la Chine, la première cible ne serait-elle pas plutôt le sud-est asiatique et en particulier le Vietnam dans un premier temps ?

Un retrait américain des Balkans laisserait les mains libres à la Russie pour armer la Serbie, ce qu’elle peut souhaiter pour retrouver des marches occidentales. L’Union Européenne n’a aucune capacité de réaction ni même de décision. Elle dépendrait d’ailleurs encore plus complètement des hydrocarbures russes en cas de chaos au Moyen-Orient. L’Allemagne pourrait peut-être protéger seule la Croatie et la Slovénie, mais qui interviendrait si la Serbie décidait de chasser ses minorités albanaises ou ré-annexer la Bosnie-Herzégovine ? D’autres choses pourraient également concerner l’Ukraine, le Caucase, et plus généralement une liberté retrouvée de la Russie dans ses marches du sud et sa confrontation séculaire à la Perse.

Mais c’est le foyer balkan qui contiendrait comme d’habitude la première menace à nos portes et, relativement à celle-ci, on pourrait se poser la question de savoir à quel moment il faudrait décider un réarmement significatif pour être en mesure d’intervenir à Guernica plutôt qu’à Verdun.

Je prie les lecteurs de bien vouloir excuser et corriger les erreurs de cette incursion dans un domaine qui m’est peu familier.

 


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